FORÊT DES ABEILLES ET PONT DE SINGE

JANVIER 1992.

Je réalise un documentaire pour présenter le Gabon à l’exposition universelle de Séville, le Président gabonais Omar Bongo étant le chef de file de la participation africaine à l’événement. L’implication du Gabon dans cet événement sera totale et exemplaire : décoration ethnique spectaculaire, cabinet de curiosités, musée d’art contemporain, vitrine pétrolière, boutique de produits sur mesure, concert public avec Pierre Akedengue, Beau livre d’art Couleurs Gabon et film trilingue de 52mn.

Une séquence du film est consacrée aux grands plateaux, vers FranceVille et la frontière du Congo. Sublime enchainement de vallons verdoyants, à peine habité. Ces plateaux sont bordés par une forêt de triste mémoire. Chaque aventurier lâché dans cette forêt primaire se serait perdu et toutes les recherches restées vaines même avec des pisteurs « tékés » ou « fangs ». On disait qu’un avion s’y était englouti et même qu’un hélicoptère n’en serait pas revenu. Un trou des Bermudes sur l’équateur gabonais ! L’aubaine est que le Président m’a confié à son équipage personnel à bord de son hélicoptère parfaitement entretenu. Nous survolerons la Forêt des Abeilles en gardant en ligne de mire la grande plaine de graminées sur la courbe de l’horizon. Sache précaution façe à une telle légende. Un « tapis de persil » comme disent les autorités touristiques tant les canopées de millions d’arbres vues du ciel à basse altitude, donnent l‘impression d’un bouquet de persil frisé… De temps à autre une canopée rouge ou jaune d’or fait tâche mais jamais une piste, jamais un sentier, en fait le sol a disparu. De retour aux plateaux, notre engin couche deux cents mètres carrés de grandes graminées promises au feu des brûlis. Nous atteignons la rivière… et l’un de ses célèbres « pont de singes », des cartes postales du gabon en attestent. Pont de lianes et de cordes lancé à l’origine par les populations riveraines, consolidés par la colonisation qui en profitera pour le baptiser ainsi, pont de « Singes », de façon ambiguë…

Au retour, notre équipe, en file indienne dans les hautes herbes, retrouve l’équipage en grande palabre avec des villageois. Une poignée d’hommes à l’allure modeste d’une autre époque. Je suis interpelé par un homme d’une grande douceur d’une précarité encore plus évidente. On le traduit : un parent est décédé il y a trois jours, dans un campement de forestier à un kilomètre de là. On me demande de photographier le mort et de filmer la veillée.

J’irai avec mon cameraman, accompagné par ces hommes et un soldat de l’équipage.
Une grande case de paille avec un groupe d’hommes visiblement en deuil, une forte pénombre où il me faudra quelques minutes pour discerner un linceul bleu délavé, posé sur un cadre de bois sculpté, sorte de lit mortuaire. Un pagne de raphia tissé entoure le corps, des pieds jusqu’au bassin est la seule tâche de couleur claire.  Beaucoup trop de personnes au chevet du mort. Pour les besoins de l’image nous ne resterons qu’une poignée. Dans un coin des brindilles se consument lentement dans une coupe, dégageant un parfum grillé qui doit sans doute disperser l’odeur déjà forte de cette case. Deux enfants ont le visage blanchi et j’apprendrais bien plus tard l’usage du kaolin blanc ou du padouk rouge dans les peintures corporelles de ces contrées.
Deux hommes, ils sont ses frères, dégagent du linceul, un visage émacié aux longues scarifications qui descendent du front au menton. Les paupières sont fardées.
Pour la pose ils redressent leur frère qui a l’air assis, endormi, entre eux,  gardes hiératiques d’une descendance affirmée.

Je fais quatre poses avec mon Polaroïd. Deux de face et les deux profils. Les hommes regardent la révélation du positif polaroïd et engagent un conciliabule sérieux, désapprobateur je crois, devant tant de magie blanche. Images très denses, étranges comme une « manière noire ». Une seconde, j’envisage de garder une de ces photos, mais les deux frères ne me les rendent pas. En bon photographe européen je comptais faire d’autres « polas » pour corriger les cadrages et choisir la photo qu’ils garderaient.
Non, la séance est finie. Ils ne me regardent pas, ne s’adressent pas à moi. L’émissaire venu nous chercher est dans notre dos et va nous faire ressortir.
Fred tourne avec sa Betacam pour le principe, mais me prévient à voix basse que les images ne seront pas exploitables.

Je viens de voir mon premier mort, dans une simplicité et une étrangeté exemplaires. En pleine savane africaine.
Je respire fort en sortant de cette case comme si j’avais fait une plongée en apnée pour échapper à une chaleur fétide.
Nous sommes impressionnés et rentrons en silence vers l’hélicoptère.
Le récit de notre accompagnateur met en joie l’équipage, un peu comme s’il s’agissait d’une bonne blague faite à des touristes. Je comprends qu’ils se moquent de ces paysans forestiers, frustres et primitifs !

M.A.